Chroniques de mort d’une liberté

Chroniques de mort d’une liberté

L’histoire de la question

En 2015, des terroristes ont fait beaucoup de dégâts dans la capitale française. En janvier, deux Kouachis ont ouvert le jeu en dégommant presque toute l’équipe éditoriale du merveilleux magazine voyou Charlie Hebdo, ensuite un Coulibaly a arrondi la facture avec des clients d’une épicerie juive en périphérie de Paris. En novembre, le Bataclan est arrivé, avec les Aigles du Métal de la Mort, des explosions et des fusillades dans toute la ville, ce qui, selon de tristes décomptes, s’est révélé l’attaque terroriste la plus meurtrière de l’histoire du pays.

Par un concours de circonstances, à cette époque, le gouvernement de François Hollande, alors président du pays, se retrouvait au plus bas des sondages, et battait des records d’impopularité, exceptionnelle dans l’histoire de la Ve République. De plus, le président était dramatiquement épouvanté lors d’une évacuation urgente du stade, à l’entrée duquel une bombe avait explosé ; comme la suite l’a montré, cette circonstance n’a pas rajouté du rationnel à ses actions.

Il était donc urgent pour le gouvernement de clairement montrer à l’électorat que le brave Hollande luttait courageusement contre le méchant, très méchant terrorisme. Quoi de plus facile ? Il suffirait de cesser de fournir des armes aux sinistres « rebelles » dans les quatre coins du monde, de cesser de systématiquement bombarder jusque à 20 mètres sous terre les populations de pays lointains, de faire un peu d’ordre dans la politique d’immigration, de donner des perspectives sociales aux couches les plus pauvres de la société et de cesser de flirter avec toutes sortes de vermines fanatiques sous prétexte du « respect de croyances religieuses » – et les actes terroristes disparaîtraient comme par magie. Mais non, c’était trop facile.

Au lieu de cela, Hollande a courageusement et sans hésitation décidé… d’interdire la possession d’armes à feu aux civils.

Moins d’une semaine après l’attaque terroriste de novembre, un dense texte juridique de 18 pages apparut à l’ordre du jour de la Commission européenne. C’est ce texte qui a servi de base à la directive UE 2017/853, également connue sous le nom de EU Gun Ban. Deux facteurs sont essentiels pour comprendre la situation :
(1) Les textes de toutes les lois de l’Union européenne ne sont pas du tout écrits par le Parlement, mais par la Commission européenne, l’organe dans lequel il n’y a pas un seul membre démocratiquement élu. Le cadre juridique de l’UE est donc à 100% construit par de petits jeux opaques de fonctionnaires, qui n’ont pas de comptes à rendre aux citoyens, ce qui offre la plus grande liberté de lobbying d’intérêts politiques internes (ainsi qu’industriels et financiers) des pays poids-lourds.
(2) Si l’administration française était en mesure de produire un texte de loi juridiquement cohérent en trois jours seulement, elle régnerait sur le monde. De toute évidence, le texte avait été préparé bien à l’avance et le gouvernement Hollande n’attendait qu’une excuse.

Au groupe de travail la France était représentée par un certain Alain Alexis, un parfait exemplaire de ces fonctionnaires non-élus, qui a usé de tout le poids politique de ses employeurs pour forcer le passage du projet par tous les moyens, y compris des violations directes des normes législatives européennes. En particulier, une étude d’impact, en principe obligatoire pour tout projet de loi européenne, n’a pas été menée (sinon, l’absurdité serait devenue évidente). Les 28’000 commentaires reçus lors de la « consultation publique » ont été complètement ignorés (c’était des « mauvais » commentaires), de même que des lettres de parlementaires qui demandaient naïvement « mais, au fait, quel est l’acte terroriste récent qui aurait pu être empêché par les mesures que vous proposez » (« mauvaise » question, montrant un manque de compréhension de la situation politique complexe actuelle). La coordinatrice (rapporteur) du groupe, Vicky Ford, une fonctionnaire européenne par métier, de nationalité anglaise, naturellement, n’avait que faire des armes civiles, et n’avait pas d’opinion propre à ce sujet, mais voulait absolument ajouter une ligne de plus au CV – « a mené à bien les travaux… ». Quelques députés, surtout de la République Tchèque, ont tenté d’apporter une goutte de rationalité dans la mare de l’arbitraire politique, mais leur avis à la Commission Européenne n’intéressait personne.

Les tentatives de retarder le processus jusqu’aux élections françaises, moment où la directive aurait perdu ses lobbyistes les plus fanatiques, n’ont pas abouti. Comme on le sait, l’interdiction des armes à feu civiles n’a pas eu l’effet escompté pour le gouvernement Hollande, qui a fini par se noyer dans l’impopularité abyssale, mais dans son agonie politique il a tout de même réussi à nuire aux libertés citoyennes à l’échelle continentale.

Lorsque le texte est parvenu au Parlement Européen à la mi-mars 2017, l’affaire était décidée à l’avance. Une courageuse tentative de résister (quelle insolence !) au forcing de la Commission, faite par la députée tchèque Dita Charanzová, a été vite réduite au silence, frôlant l’insulte. De toute évidence, dans les structures du pouvoir européen, « débat » et « parlementaire » sont les mots qui ne vont pas bien ensemble. En moins de 5 minutes(!), « débats » y compris, le sujet était clos – autant de temps laissé aux députés pour comprendre de quoi il s’agit. La directive a fini par être adoptée.

De quoi s’agit-il ?

Les restrictions à la propriété civile des armes à feu, définies dans la directive 2017/853, concernent principalement les armes semi-automatiques, c’est à dire les systèmes qui rechargent la cartouche suivante du magasin en utilisant une partie de l’énergie du coup de feu. Ces armes sont communément utilisées pour le tir sportif et la chasse, contrairement aux armes complètement automatiques qui tirent en rafales ; ces dernières sont réservées au domaine militaire.

Précisons au passage que toutes les armes utilisées lors des actes terroristes à Paris, sans exception, étaient des modèles militaires tirant en rafales, déjà interdits aux civils, et provenant à 100% du trafic criminel – donc, doublement pas concernés par la directive.

Au niveau de l’UE, sont devenues interdites :
– Les armes d’épaule semi-automatiques munies de magasins de plus de 10 coups ;
– Les armes de poing munies de magasins de plus de 20 coups ;
– Les armes d’épaule semi-automatiques d’une longueur totale de moins de 60 cm à l’état de tir, quelle que soit la taille du magasin.

Les pays peuvent délivrer des autorisations de détention exceptionnelles aux sportifs, à conditions qu’ils apportent régulièrement la preuve de pratique d’un sport de tir reconnu sur le plan national ou international avec les armes en question.

L’idiotie évidente de la définition (car exactement la même arme se retrouve interdite ou non suivant un changement de magasin) signifie surtout des difficultés pour les autorités de contrôle, tandis que pour la plupart des tireurs européens, il ne s’est pas produit grand-chose de grave.

Les tireurs français, par exemple, sont depuis longtemps habitués à vivre avec les organes génitaux serrés dans un étau situé à la préfecture, et ils ont à peine remarqué un demi-tour d’étau supplémentaire. Les amateurs de tir de l’Angleterre totalitaire lisent avec nostalgie que les pistolets sont encore autorisés au civils quelque-part dans le monde, tandis que les Italiens, sous la sage direction du timonier Salvini, ont profité de la directive pour assainir, simplifier et assouplir leur législation passablement absurde.

Les Finlandais, essentiellement absents du « processus » de la directive, ont fait simple – ils ont adopté la directive avec toutes les interdictions presque mot pour mot, juste en rajoutant à la fin une clause, permettant d’accorder les autorisations « exceptionnelles » à chaque citoyenne et citoyen pouvant être appelés à défendre la patrie finlandaise manu militari (donc, toute la population finlandaise adulte), histoire qu’ils puissent s’entraîner un peu. Les affaires de défense nationale ne relèvent pas [encore] de la compétence de l’UE.

Les magnifiques tchèques sont le dernier îlot de la Résistance. Le printemps 1968 à Prague fut autrement moins carnavalesque qu’à Paris. Les Français ont eu Daniel Cohn-Bendit, les Tchèques – les tanks soviétiques. Avec le recul historique, on se demande qu’est-ce qui a fait le plus de dégâts à la longue. La République Tchèque a attaqué la Commission Européenne en justice, exigeant l’abrogation de la directive, car adoptée en violation de toutes les règles imaginables de l’UE. La plainte des Tchèques a bien sûr été rejetée avec indignation (le langage Orwellien de la résolution est une perle en soi). Selon des témoins présents à la séance, la procureur générale (dans la terminologie de la Cour de justice de l’Union Européenne – « Advocate General ») Eleanor Sharpston, d’une apparence très distinctive, anglaise, naturellement, frôlant l’hystérie a accusé les Tchèques de vouloir armer tout le monde avec des mitrailleuses lourdes militaires explosives incendiaires de la mort qui tue. À la lumière de la politique intérieure anglaise, quand la courageuse police de Londres affiche sur leurs photos officielles des objets saisis « de terribles arsenaux meurtriers » constitués de tournevis, de pierres à affûter et de cuillères à dessert, tout appel à la raison était inutile. Les Tchèques, cependant, ont « pris note » de la décision de la Cour Européenne, mais ne font même pas semblant d’appliquer la directive 2017/853 sur leur territoire (tous les délais sont largement dépassés), et, par ailleurs, considèrent au Parlement qu’introduire un droit constitutionnel des citoyens à posséder des armes serait la réponse la plus adéquate. Tous les citoyens libres du continent, retenant leur souffle, suivent l’évolution des événements et murmurent : « Prague, nous sommes avec vous ! »

Et les suisses alors ?

La Suisse n’est pas membre de l’UE. En principe, la loi européenne ne devrait pas s’étendre aux territoires souverains et neutres. Cependant, en 2005, par vote populaire, le pays a adhéré aux accords de Schengen. N’étant pas membre de l’UE, la Suisse ne peut pas participer aux décisions législatives entrant dans le champ d’application des accords, mais peut avoir une « participation consultative » à leur développement.

Dans ce cas, la « participation consultative » s’est retrouvée dans le département de la Conseillère fédérale Simonetta Sommaruga, une militante du Parti Socialiste. En 2011, quand le projet de durcissement de la loi sur les armes a été platement refusé par le peuple, le lendemain-même de la votation Madame Sommaruga sur les ondes de la 1re radio nationale, a déclaré qu’elle était terriblement déçue et offensée, qu’elle n’a pas eu droit au « bon » peuple, que les citoyens ne comprenaient pas leur propre bien, et qu’elle continuera à « se battre » contre la « violence des armes ». Nous en voyons les résultats aujourd’hui. Quelle était exactement la « participation consultative » de la délégation suisse dans le cas de la directive 2017/853 – on ne sait pas, les demandes que les citoyens concernés ont adressé à Berne à ce sujet sont restées sans réponse, mais on peut se faire une idée de la plate-forme politique à partir de laquelle les délégués recevaient leurs instructions. La directive 2017/853 laisse la possibilité traditionnelle pour les militaires suisses de garder leur arme de service à la fin des obligations militaires (faire autrement reviendrait à s’attaquer au principe de l’armée de milice, ce que Sommaruga ne peut pas encore se permettre), mais sinon cette directive marque le début de la fin de la tradition suisse.

Quelques faits folkloriques, comme la légende de Guillaume Tell, ou les armes personnelles des miliciens, sont bien connus, mais peu de gens en dehors du pays réalisent l’ampleur du phénomène. La Fédération sportive de tir est la quatrième fédération sportive du pays, pas loin derrière le football et l’athlétisme. Pour 8,5 millions d’habitants, vieillards et bébés compris, il existe 2 600 clubs de tir et plus de 30 000 lignes de tir juste pour le fusil 300 m, sans compter le pistolet et la carabine petit calibre. Chaque année, plus de 130 000 citoyens participent au Tir fédéral en campagne (oui, c’est la plus grande compétition de tir au monde). L’année dernière, les tireurs civils ont tiré plus de 70 millions de cartouches (sans un seul accident, d’ailleurs). Selon diverses estimations, le nombre d’armes aux mains de la population va de 2 à 8 millions ; il est impossible de calculer plus précisément, car jusqu’à la première loi sur les armes fédérale (1999) l’écrasante majorité des armes n’étaient pas enregistrées de manière centralisée. Plusieurs sociétés de tir en Suisse, qui existent et prospèrent aujourd’hui, comptent plus de 5 siècles d’histoire. En dehors des villes, les compétitions de tir sont de vraies fêtes de village, où on vient en famille – jeunes et vieux, femmes et hommes.

L’explication de ce phénomène tient en deux mots : « armée de milice ». À partir du moment où la Confédération a pris forme en tant qu’entité politique, la défense du pays était assurée par tous les citoyens, qui – en cas de danger – devaient sortir leur hallebarde / arbalète / arquebuse / carabine / fusil d’assaut du placard et aller tous ensemble écraser l’ennemi. L’histoire du pays a maintes fois confirmé le bien-fondé de cette approche. Une anecdote historique parle des manœuvres de l’armée suisse peu avant la Première Guerre mondiale. Le Kaiser d’Allemagne Wilhelm, qui était alors en visite officielle en Suisse, a été invité comme observateur aux exercices militaires. Le Kaiser, en toute simplicité, entama la conversation avec un soldat suisse :
« Vous êtes 500 000 et vous tirez bien, mais que feriez-vous si une armée d’un million de personnes vous attaque ? » – demanda Kaiser.
« Nous tirerions deux fois, et rentrerions chez nous », répondit le soldat.
Indépendamment de la véracité de l’anecdote historique, l’Allemagne n’osa pas occuper la Suisse – ni lors de la première, ni lors de la seconde guerres mondiales (pourtant, les raisons stratégiques ne manquaient pas). Le prix à payer était trop élevé.

Non seulement la tradition de l’armée de milice explique l’abondance des armes, mais également elle définit la discipline de tir la plus populaire : armes personnelles d’infanterie. Plus de 80% des fusils utilisés dans les compétitions sportives en Suisse se retrouvent soumis à l’interdiction européenne.

Vraiment, à chaque fois que l’on pense « ils n’oseraient tout de même pas… », on peut répondre sans hésiter « si, bien sûr, et comment qu’ils oseraient ! », et agir en conséquence. Lorsque les citoyens suisses ont perdu la première bataille pour leurs libertés, ils ne l’ont même pas remarqué. En 2005, la population du pays a voté en faveur de l’adhésion à l’accord de Schengen. Dans la brochure explicative officielle du Conseil fédéral, la plus haute instance exécutive annonçait solennellement aux citoyens : « Un comité référendaire redoute que notre législation sur les armes ne devienne extrêmement restrictive. Ses craintes sont infondées. […] Il ne faudra pas prouver que l’acquisition d’une arme répond à un besoin. » De rares voix lucides, qui soulignaient le mécanisme de transfert obligatoire du futur droit Schengen dans la législation nationale, ont été marginalisés comme théorie du complot et paranoïa.

Douze ans plus tard, tel un corbeau noir, un projet de loi mettant en œuvre la directive européenne 2017/853 est arrivé au Parlement. Lors de débats au Conseil National, Mme Sommaruga a été interpellée au sujet des promesses 2005, et sans sourciller elle a répondu : « Que le Conseil fédéral ait dit quelque chose ou non, franchement, je ne le sais pas. Vous savez, dans un Etat de droit, ce qui compte, c’est ce qui est écrit dans l’accord. » L’histoire parlementaire suisse a rarement vu une telle arrogance et un tel mépris démonstratif envers « l’électorat », ce que les juifs désignent par le mot « chutzpah ». Une leçon importante – ne pas faire confiance aux ministres, ne croire que les textes juridiques – est venue trop tard.

La farce forcée euro législative s’est répétée au niveau du pays. Les 1 300 réponses reçues par les autorités fédérales de la part de diverses associations, clubs, services de police et citoyens ordinaires au cours de la « consultation publique » ont été, pour l’essentiel, ignorées. La raison en est simple : les aspirations des citoyens et des associations indignés étaient en totale contradiction avec l’esprit et avec la lettre de la directive européenne. Le projet de loi présenté au Parlement pour discussion et vote était une copie pratiquement littérale de la directive, renumérotée selon les articles de la Loi sur les armes suisse. C’est à ce moment que la deuxième bataille décisive pour les droits et libertés du citoyen a été perdue, et, encore une fois, très peu de gens l’ont remarqué. Les deux chambres du Parlement ont voté en faveur de la nouvelle loi, avec une marge importante. En plus des « anti-armes professionnels » – toute sorte d’euro-gauche verte qui se fait du capital politique dessus depuis des décennies – plusieurs partis traditionnels modérément conservateurs ont aussi voté pour un serrage de vis totalitaire.

A titre d’exemple : le Parti Démocrate-Chrétien, classé « centre-droit », fort dans les cantons catholiques, avec une moyenne de 10 à 15% dans le pays, s’engage, en principe, pour les valeurs traditionnelles, la justice sociale modérée, la responsabilité des citoyens les uns envers les autres, ainsi que les produits politiques associés. En principe, le tir a toujours été considéré par le PDC comme faisant partie des « valeurs traditionnelles », jusqu’au soutien aux grandes compétitions de tir et des discours d’élus PDC lors des fêtes d’ouverture. Soudainement, pour les députés de ce parti lors du vote au parlement la directive européenne est devenue « sujet A », c’est-à-dire quelles que soient les convictions personnelles d’un député – soit il vote selon le mot d’ordre du parti, soit il est viré du parti (et donc du parlement et donc de la politique). De telles situations ne se créent pas toutes seules ; ce genre d’arrangements nécessite des efforts de lobbying et des budgets énormes. Il devint évident que l’artillerie politique lourde, très lourde avait été déployée contre les libertés et les droits citoyens. La bataille s’annonçait difficile.

Ce type d’armes politiques de destruction massive n’est pas actionné sans nécessité urgente. La Suisse est en pleine négociation sur l’accord-cadre avec l’UE. L’accord couvre de nombreux aspects des relations commerciales, financières et politiques, et implique un transfert automatique des modifications du cadre juridique de l’UE dans la législation nationale suisse (exactement comme avec la LArm et Schengen). Les négociations sont difficiles, même des entités politiques europhiles, comme les syndicats, ont de sérieuses réserves quant à la forme et au contenu de l’accord, tandis que les cercles dirigeants de l’UE deviennent de plus en plus empressés, et fléchissent impatiemment des muscles politiques. De temps en temps, l’UE fait du chantage direct, remettant par exemple en cause l’accord sur l’équivalence boursière (négociation d’actions de sociétés suisses sur des marchés européens) ; des déclarations ultimatives se succèdent. À moyen et long terme, le prix de la question se chiffre en milliards. Formellement, bien sûr, « l’accord-cadre » et Schengen ne sont aucunement liés, mais la realpolitik de Bruxelles ne s’est jamais préoccupée des liens formels. Pour les forces du capital mondialisé en Suisse, il était très important de conserver un atout dans le jeu politique et de montrer qu’elles sont capables de plier la démocratie suisse aux intérêts suprêmes de leurs actionnaires. Le moment pour la protection des libertés civiles s’est avéré extrêmement difficile, les tireurs n’ont vraiment pas eu de chance avec le calendrier.

Et pendant ce temps les tireurs… pour la plupart n’étaient même pas au courant de la menace imminente. Au moment de l’adoption de la directive au niveau européen, PROTELL, l’association nationale qui défend le droit aux armes, était dirigée – à de rares exceptions près – par une équipe de fainéants et de trouillards, et ne comptait que 8 000 membres dans ses rangs – un chiffre insignifiant, sachant qu’il y a un propriétaire d’armes à feu dans presque chaque famille du pays. Prendre des apéros avec des députés, publier un communiqué ou deux, « s’indignant et condamnant » – ça, le comité PROTELL voulait bien faire, mais marcher sur les plates-bandes du grand capital présente des risques politiques autrement plus sérieux. En réponse aux appels alarmants des activistes, le comité de PROTELL « partageait l’inquiétude », mais ne faisait rien du tout de concret, indiquant clairement qu’ils ne se sont pas abonnés à de tels jeux. Il n’y avait pas de temps pour créer de nouvelles structures de coordination à partir de zéro. Le changement démocratique de leadership de PROTELL a pris un an. La nouvelle équipe s’est mise au travail avec une énergie furieuse, mais un temps précieux a été irrémédiablement perdu.

Le point suivant à l’ordre du jour était le référendum. En démocratie directe suisse, les lois votées par le Parlement n’entrent pas en vigueur immédiatement. Si, dans un délai de trois mois, 50 000 signatures contre la loi sont collectées, le projet est soumis à un référendum où tous les citoyens du pays votent pour ou contre. On peut recueillir 50 000 signatures sur du pur enthousiasme (les référendums font partie de la routine de la vie politique), mais *gagner* un vote est un exercice autrement plus compliqué et, surtout, beaucoup plus cher.

En janvier 2019, lorsque le délai référendaire était arrivé et les signatures comptées, tous les citoyens libres du pays étaient exceptionnellement enthousiasmés. Plus de 125 000 signatures valables ont été récoltées, ce qui place le référendum parmi les cinq plus populaires de l’histoire de la Confédération moderne. Le comité référendaire, sous le slogan «NON au diktat de l’UE», a rassemblé 14 fédérations et associations très différentes, dont bien sûr PROTELL, la Fédération sportive de tir, la Fédération de tir dynamique, mais également les armuriers, les sous-officiers, les chasseurs, les tireurs d’argile, et autres arbalétriers et archers, qui, à première vue, n’étaient pas directement concernés par le texte actuel de la directive européenne, mais qui ont décidé de s’opposer à l’évolution malsaine que cette loi représente à long terme. L’enthousiasme était au rendez-vous, mais les budgets étaient extrêmement serrés.

Pendant ce temps-là, en face, effrayée par le nombre de signatures, Economiesuisse – l’organisation porte-parole officielle du grand capital – déversait des millions et des millions dans une hystérie propagandiste sans précédent, achetant des rédactions entières de médias, des partis politiques complets, et finançant en vrac toutes sortes de PR outlets mercenaires, type Sorosjugend « Opération Libero ». Depuis le mois de janvier, toute cette armée propagandiste à la solde d’Economiesuisse cauchemardait les citoyens avec des scénarios apocalyptiques de conséquences de sortie des accords Schengen. Post factum, pour les associations de tir et de la société civile, armées essentiellement d’enthousiasme, la victoire n’était probablement pas possible.

En même temps, les défenseurs des libertés civiles ont commis un certain nombre d’erreurs radicales sur le plan tactique et stratégique, qui ne peuvent pas s’expliquer par une simple pénurie d’argent. Pour commencer, la ligne visuelle officielle de la campagne, inspirée par Guillaume Tell de Hodler, ne se lisait pas du tout comme prévu. Au lieu de s’identifier à la courageuse défense de la Liberté, le citoyen ordinaire voyait sur les affiches de lugubres nazillons avec le salut qui va avec, et des gros flingues terribles mitrailleuses de guerre de la mort qui tue. Comment fut-ce possible de créer des expressions aussi constipées et malcommodes sur les visages de personnes qui sont, dans la vraie vie, gentilles et pas moches – en voilà un mystère qui attend toujours son chercheur curieux. Quand ce sabotage – il n’y a pas d’autres mots – est apparu dans l’espace public, des visuels alternatifs sont apparus en abondance, mais, hélas, il était trop tard. Au niveau national, les dégâts étaient irréparables.

La deuxième erreur stratégique était l’argumentation. Les combattants contre la dictature ont misé l’essentiel du discours sur l’inutilité de la nouvelle loi. Naturellement, sur ce champ-là la victoire aurait été facile : en effet, la loi n’a absolument aucun effet sur le terrorisme, et le taux de criminalité en Suisse, le pays le plus armé du continent, est nettement inférieur à celui de n’importe quel pays de l’UE. Toute cette pression a été savamment redirigée vers une soupape de sécurité : le Conseil fédéral a nonchalamment, au passage, reconnu qu’aucun effet positif particulier n’était attendu de la nouvelle loi, pour reprendre immédiatement le mantra – « sans Schengen on va tous mourir, sans Schengen ça sera la Somalie ». Les combattants de la liberté, à de rares exceptions près, n’ont pas su changer de cap argumentaire à temps.

Et finalement, personne dans les rangs des opposants à l’euro directive n’avait prévu de faire face à un discours Orwellien. La propagande « novlangue » décrite dans le prophétique roman « 1984 » martelait : « liberté est esclavage », « ignorance est force », etc. En 2019 en Suisse, le discours officiel des plus hauts échelons du pouvoir nous affirmait que le mot « interdit » écrit dans le texte de la loi ne veut, en fait, pas dire interdit. « Ça sera un peu interdit, mais pas vraiment, au fond ça ne change rien pour personne […] ». Comme les citoyens suisses vont bientôt découvrir, « un peu interdit » est comme « un peu enceinte » – ça n’existe pas. Combattre la novlangue triomphante avec des arguments rationnels était futile, mais – à part les arguments rationnels et le sens aigu de Liberté – les tireurs guérilleros n’avait rien d’autre.

La Peur a vaincu la Liberté, la campagne nationale contre la directive européenne a échoué. Près des deux tiers des votes ont été « pour Schengen ». Peu importe maintenant que la campagne en faveur des intérêts d’Euro capital reposait sur une politique mensongère de peur et d’intimidation. Ce sont les résultats qui importent :

Le droit libre est devenu un privilège, une « autorisation de détention temporaire », une faveur attribuée (ou non) par un fonctionnaire anonyme à sa propre discrétion. Dans certains pays – on les appelle également les pays libres – ce sont les citoyens qui décident si oui ou non ils font confiance au gouvernement ; dans d’autres pays – c’est le contraire. La nouvelle Loi sur les Armes est une dégénérescence totalitaire évidente. Soit dit en passant, « vérifier les conditions de stockage des armes » est un des cas rarissimes admis maintenant par le droit suisse, où un policier peut se rendre chez un citoyen respectueux des lois sans une sanction du procureur et sans mandat de perquisition. Des centaines de milliers de foyers sont concernés.

L’adoption d’une loi totalement pernicieuse sous un prétexte fallacieux, et sous la pression des intérêts du grand capital mondialiste, est un très mauvais signe pour la démocratie directe suisse. Les tendances législatives liberticides de ces 15 dernières années, que jusqu’à présent le pays a plutôt réussi à éviter, sont rentrés par effraction par la porte arrière. Quel que soit leur prochain objectif, ça ne promet rien de bon pour les libertés civiles.

Toute la directive européenne 2017/853 est un triomphe du volontarisme politique sur le bon sens, mais son article 17 est particulièrement inquiétant : une fois tous les 5 ans, la révision du texte est automatiquement effectuée par le même législateur. Outre le réflexe policier naturel – « si une interdiction ne fonctionne pas, il faut interdire encore plus » – les prévisions du climat social dans l’UE ne vont pas vers plus de droits et plus de libertés citoyennes. Quand pendant des mois en France des millions de personnes participent à des manifestations qui se terminent souvent en affrontements sanglants avec les forces de l’ordre, des armes à feu dans les mains civiles ne sont vraiment pas ce qui arrange le régime Macron. (Les Français en masse sont des gens bien, mais, vu les antécédents récents, tout ce que produit leur gouvernement est toxique.) La date de la prochaine bataille pour la liberté des citoyens suisses est déjà connue.

Quoi qu’il en soit, cette bataille est perdue, mais la guerre continue. Bien entendu, la directive 2017/853 n’est que la première hirondelle qui annonce un drôle de printemps. En mai 2019, en Suisse a été testé avec succès le mécanisme consistant à lui imposer des lois totalitaires pour « notre propre bien » et pour « lutter contre le terrorisme et l’extrémisme », sous la menace de représailles hypothétiques de la part de nos « partenaires européens ». Il faut s’attendre à ce que la procédure soit répétée et étendue très bientôt, et ces prochaines fois il ne s’agira pas nécessairement d’armes ; il y a probablement des libertés citoyennes plus importantes à écraser d’abord.

Cette fois, les citoyens libres ont été pris au dépourvu. Pendant trop longtemps, ils se dorlotaient au refrain de « ils n’oseraient tout de même pas… », il n’y avait aucune expérience de mobilisation, aucune expérience de lutte politique, trop d’actions reposaient sur l’improvisation et l’enthousiasme personnels. L’amertume de la défaite n’est adoucie que par le fait que les citoyens armés (et, en général, les gens libres) ont compris qu’ils constituaient une force politique, une force qui dépasse les frontières et les domaines des partis politiques traditionnels. Cette force est peut-être minoritaire, mais tout à fait suffisante pour changer l’issue de nombreuses décisions politiques à venir. Les liens horizontaux qui ont émergé vont rester, les activistes de différentes régions du pays se connaissent maintenant personnellement, et sont unis par des actions communes. Les politiciens qui ont vendu la Liberté sont connus, chaque nom, et chacun d’entre eux a des concurrents très proches qui n’ont pas été pris en flagrant délit de vente de la Liberté. Des leçons sont déjà tirées.

Depuis le 19 mai 2019, les citoyens libres ont une mémoire longue.

– A.T., juin 2019

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